LE TEXTE DE CHRISTIAN CAUJOLLE

La photographie, c’est ce dont je suis exclu Roland Barthes

Pour des raisons diverses et en développant des arguments plus ou moins défendables et subtils, de nombreux auteurs ont souligné la relation qui semble exister entre la photographie et la mort. Mais c’est incontestablement Roland Barthes qui, écrivant La Chambre Claire alors qu’il commençait à peine son travail de deuil après la disparition de sa mère, a écrit de façon lumineuse la façon, à la fois magique, illusoire et douloureuse dont l’image de l’être aimé et disparu impose sa présence et dit qu’il ne sera définitivement plus. Toute photographie nous dit que ce qu’elle représente ou feint de montrer et de désigner appartient à un passé qui ne reviendra plus. Bien des photographes, pourtant, ont désiré, au moyen de la photographie, ressusciter ce qui fut. Partant sur les traces, réinventant un univers qui peut-être n’exista jamais que dans leur imaginaire et souhaitant lui donner une « réalité » que la photographie semble insuffler à toute chose, ils construisent des parcours, effectuent des actes qu’ils n’ont pu ou su mener à bien au temps de la vie bien réelle. S’agit-il de panser la plaie, de fuir le vertige de la disparition, de combiner l’image et la douleur ? Un peu de tout cela, et de bien d’autres choses, tant, touchant à la fois à l’intime et à l’indicible, la démarche, quelque compréhensible qu’elle soit, demeure mystérieuse et individuelle. Impossible, à jamais, à assimiler ou comparer de façon pertinente à aucune autre. Se pose alors, et j’en suis arrivé à la conclusion qu’il s’agissait là d’une équation insoluble, la question du comment accompagner de mots une démarche photographique liée à la disparition, à l’absence. Toute photographie, par nature polysémique, est fragile. Et les mots, lorsqu’ils accompagnent les images ont généralement pour fonction d’en réduire la multiplicité de sens et de guider l’interprétation du regardeur vers une appréciation voulue par celui qui écrit ou par celui qui utilise l’image. Outre que le commentaire, la glose sont généralement superfétatoires redondants par rapport aux images, il est des moments où le silence s’impose. Un musicien, peut-être, pourrait accompagner ces visions, pas les mots. La décision de Michaël Duperrin de réaliser une série de photographies liées à une disparition qui le touche tout particulièrement impose d’autant plus le respect qu’elles sont d’une pudeur absolue. Qu’elles n’imposent rien, qu’elles ne cherchent en rien à nous apitoyer, à nous faire partager sa peine. Elles sont là comme une nécessité, à un moment particulier de son existence, et j’ai le sentiment qu’elles ne cherchent en fait ni à exorciser, ni à compenser, ni à se substituer à quoi que ce soit. Peut-être même pas à accompagner le deuil. Elles sont là parce qu’elles devaient être. Et qu’il ne pouvait en être autrement. Elles sont là comme cadre, lumière, étagement et vibration des gris, organisation des formes. Elles exigent le respect. Elles nous proposent, sereinement, de les accompagner, de les partager calmement, à notre rythme propre et individuel. Avec quelques chose d’enraciné et d’universel à la fois. J’ai tenté, à plusieurs reprises d’écrire « avec » ces images, de les accompagner de mes mots, de tenter de proposer des indices à ceux qui vont les voir, les regarder sans doute, pour peu qu’ils en prennent le temps. J’ai éprouvé à chaque tentative, même lorsque je prenais garde d’à peine les effleurer, le sentiment que je les dérangeais, que je les blessais peut-être, que j’en réduisais en tout cas le sens et le délicat équilibre. Peut-être n’ais-je pas su faire. Sans doute, même. Ce n’est pourtant pas un sentiment d’échec qui m’habite là. Plutôt la conviction renforcée que, de même que la photographie, comme tout mode d’expression, a ses limites, les mots, ou en tout cas l’écriture a les siennes. Et c’est souvent à l’épreuve des mots, quand ils ne peuvent cohabiter avec les images, que l’on sait à quel point elles sont fortes. Resterait la musique. Et je ne sais pas faire.

Christian Caujolle


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5 mai/ 11 juin 2011 EN SON ABSENCE Michaël Duperrin
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